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POESIE ET ACTION CHEZ BAUDELAIRE, CESAIRE ET SENGHOR : DU RENIEMENT DE SAINT PIERRE AU KAYA MAGAN

Posté par: Cissé Kane NDAO| Jeudi 07 juin, 2018 22:06  | Consulté 294 fois  |  0 Réactions  |   

Baudelaire, l’auteur des fleurs du mal fut l’un des premiers écrivains à avoir le toupet, depuis les Chants de Maldoror de toiser Dieu, et de l’apostropher, au nom de sa condition humaine, et du triste sort que le Créateur fait à l’homme, son émanation, sa créature.
Ce cri de révolte posa avec acuité tout le caractère absurde de notre existence, surtout que Baudelaire osa s’interroger sur le sens finalement de notre relation à Dieu, au vu de la destinée tragique que le Seigneur offrait à ses élus, au premier rang desquels Jésus, qu’il ravala à celui de simple mortel laissé entre les mains de bourreaux impitoyables comme pour lui rappeler sa triste condition d’homme, et le soumettre une dernière fois à la tentation, la tentation de céder au désespoir et de se révolter contre Lui.
Jésus voit sous la plume de Baudelaire Satan le tentateur faire défiler sa vie, et ses actions héroïques, finalement vaines, car Dieu véritablement ne l’aura pas rétribué à la hauteur de son combat pour sa gloire. Jésus s’est rabaissé devant lui, et l’a adoré et exalté comme unique Dieu dans une attitude de profonde contrition et de totale soumission, « à genoux », et il a, « le cœur tout gonflé d'espoir et de vaillance, (…) [fouetté] tous les vils marchands à tour de bras, » puis les a chassés du temple de son père.
Pour finalement quel résultat ?
Etre livré, impuissant, à la merci de ses ennemis, « d'ignobles bourreaux (…) [crachant sur sa divinité] » et, ultime outrage, « (…) devant tous posé comme une cible », laissé à la vindicte populaire. 
La conscience du poète qui est soumise elle à la tentation de Satan et n’y échappe pas se fait voix, et parle ainsi à Jésus dans l’épreuve, devant qui il déroule le film de sa vie jusqu’au summum de sa passion, sans que Dieu, son Seigneur ne daigne ni intervenir, ni le sauver de ses bourreaux.
Au contraire !
Dieu « (…) dans son ciel riait au bruit des clous » qu’on lui enfonçait !
Devant tant d’épreuves, tant de douleurs, Baudelaire interpelle Jésus, seul au monde, agonisant et livré à la merci de ses ennemis : « Le remords n'a-t-il pas pénétré dans ton flanc plus avant que la lance ?"
Baudelaire bâtit son poème en partant de la condition humaine donc, et du triste sort fait aux élus de Dieu, avant d’en venir au premier d’entre eux, Jésus, dont Dieu semble n’avoir cure de la mise à mort, si bien à l’aise et satisfait de ce qu'il advient de lui qu’il « s'endort », bercé par « les sanglots des martyrs et des suppliciés qui sonnent [comme] une symphonie enivrante (…)".
Pourtant, Jésus était un envoyé, un missionnaire, un leader, un homme engagé pour sauver sa communauté ; selon les termes du poète, « dans [son] crâne (...) vivait l'immense Humanité »
Il est donc un rédempteur pour l’Humanité.
Dieu n’envoie à son peuple que celui qui peut en supporter l’immense misère et endurer dans son sacrifice la vanité de l’homme pour s’offrir en holocauste afin que son peuple accède à la vie éternelle. 
L’homme de Dieu est un élu dont la proximité et la sainteté sont éprouvées au quotidien par le Seigneur, et il n’y a d’élévation que dans la douleur la souffrance les sacrifices et les épreuves.
Nos poètes de la Négritude, nourris de l’influence du surréalisme, celui des profondeurs pour paraphraser Lylian Kesteloot parlant de Césaire, sont inspirés, surtout Senghor de cette idée de l’élu s’offrant en holocauste, stoïque jusqu’au bout de l’ultime sacrifice.
Mais contrairement au cheminement de Baudelaire qui revendique son statut de simple mortel préférant une vie dissipée à celle de martyr à laquelle Dieu destine ses élus, ce qui est marqué par son adhésion à l’acte de Saint Pierre dont il dit à la fin de son poème qu’il « a renié Jésus » et qu’ « il a bien fait », tout en étant autant « satisfait » de sortir « d 'un monde où l'action n'est pas la sœur du rêve », nos poètes de la Négritude vont revendiquer leurs rôles de leaders, de héros de leurs peuples, et vont eux s’engager dans l’action.
Ainsi, avec eux la parole se joint à l’action, le verbe retourne à sa fonction exécutoire, contrairement aux suppliques vaines d’un Jésus impuissant priant à genoux aux jardins de oliviers.
Avec la Négritude, le poète est un homme d’action. Le Prophète et le poète ne font plus qu’un.
Ainsi Senghor proclame : « je devins un politique, (…) un homme d’action », dans la Mort de Chaka.
Rappelons aussi le fameux incipit du poème Au bout du petit matin
« Va-t’en, lui disais-je, gueule de flic, gueule de vache, va-t’en je déteste les larbins de l’ordre et les hannetons de l’espérance. Va-t’en mauvais gris-gris, punaise de moinillon ».
La parole devient litanie, devient prière opératoire, Césaire parvient à écarter par ces mots –actions tous ceux qui devraient l’empêcher d’agir, avant de se lancer dans l’action dans la suite de son poème, comme pourront le découvrir ceux qui le liront.
Dans son poème le Kaya Magan dont Mme Kesteloot dit que c’est « peut-être le poème de Léopold Sédar Senghor qui nous donne le plaisir esthétique le plus achevé et le plus durable» Senghor chantre de la Négritude et héros de la libération de son peuple se pose comme un homme de sacrifice au service de sa communauté, mais un sacrifice utile , celui qui donne la vie au peuple qui croit en lui et dont il préside aux destinées : « Paissez mes mamelles d’abondance, et je ne mange pas qui suis source de joie. Paissez mes seins forts d’homme, l’herbe de lait qui lui sur ma poitrine », proclame-t-il !
La parole est donc action chez nos héros choisis par Dieu pour servir leur communauté. Elle est opératoire. C’est une parole instituante. Leur sacrifice est utile. Et ils sont des hommes d’action. Contrairement à Baudelaire.
Un Baudelaire esclave de Satan qui dit tout son dépit d’avoir tenté Jésus sans succès et qui se console de la trahison de Saint Pierre, prédite par Jésus, et exprime sa frustration en convoquant le propre de la nature humaine, rendre le mal par le mal, quitte à « user du glaive, et périr par le glaive » !

 

 

 

 L'auteur  Cissé Kane NDAO
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Cissé Kane NDAO
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